Retour sur la 5ème édition des rencontres sport business !

Soumis le lun 27/01/2020 - 16:40

Ces dernières années, la parole des femmes s’est considérablement libérée pour dénoncer le harcèlement sexuel, ou encore les violences faites à leur encontre. Pour autant, dans le milieu du sport, un sujet reste encore tabou, celui du désir de grossesse pour les sportives de haut niveau. Dès lors, existe-t-il un droit à être mère pour ces dernières ?

C’est à cette question qu’ont été invités à répondre différents intervenants le 23 janvier dernier. Autour de Michael Tapiro, président de la Sports Management School, étaient présents Aurélie Bresson, fondatrice du magazine « Les sportives » ; Maryse Ewanjée-Épée, ancienne athlète de haut niveau et aujourd’hui consultante et chroniqueuse à RMC Sport ; Laurence Blondel, responsable de l’accompagnement des sportifs de haut niveau à l’INSEP ; et Badou Sambague, avocat spécialisé en droit du sport.

Une sportive de haut niveau doit-elle faire le choix entre sa carrière sportive et son désir d’avoir des enfants ? Pour lancer le débat, A. Bresson note que de plus en plus de carrières sont mises entre parenthèses, et cette question suscite peu d’intérêt de la part des médias. Ainsi, on peut se demander si la question de la grossesse est un sujet qui est abordé chez les sportives, et s’il conditionne le parcours de celles-ci ? Pour L. Blondel, tout est organisé autour du projet sportif. M. Ewanjée-Épée va même plus loin, en parlant de sujet tabou ; « dès qu’une femme tombe enceinte, on lui montre la voie de garage ». Elle parle même de consignes officieuses données aux sportives d’attendre la fin de leur carrière pour avoir un enfant. Dès lors, les structures sportives doivent-elles être plus compréhensives ? Pour L. Blondel, les sportives de haut niveau exercent un métier comme les autres, et de ce fait, doivent être protégées par le droit du travail au même titre qu’une salariée d’une autre entreprise.

Pourtant, il existe aujourd’hui un vide juridique à l’égard des sportives qui désirent devenir maman. Selon B. Sambague, le sport féminin s’est considérablement développé ces dernières années. Et s’il n’existe aucune interdiction au droit d’être mère, des situations compliquées sont mises en place qui conduisent les sportives de haut niveau à refuser ce positionnement d’avoir un enfant. Si le congé maternité existe aujourd’hui, B. Sambague souligne qu’après l’accouchement, il n’y a pas de période pendant laquelle la femme sportive est protégée. M. Ewanjée-Épée va même plus loin, en affirmant que la sportive de haut niveau est considérée comme disqualifiée par rapport à son statut dès lors qu’elle tombe enceinte. Ces règles marquent non seulement une rupture d’égalité entre les hommes et les femmes, mais également entre les sportives qui souhaitent devenir mères et celles qui ne le souhaitent pas.

Quid de la performance après la grossesse ? Michael Tapiro rappelle que dans l’Histoire, le corps de la femme a été utilisé à des fins de « dopage hormonal » en URSS ou en Allemagne de l’Est, de telle sorte à ce qu’elle tombe enceinte à un moment donné, pour que ses hormones améliorent ses performances sportives après sa grossesse. Pour M. Ewanjée-Épée, si la fatigue physique est certes plus importante, les avantages psychologiques dûs au fait de devenir parents (plus d’équilibre personnel, de maturité) compenseraient cette fatigue. Mais dans la mesure où le sport féminin est pensé par des hommes qui ne connaissent ni les femmes ni leur fonctionnement.

Plusieurs idées ont émergé lors de ce débat. La première est venue de M. Tapiro, qui a proposé l’inscription dans une charte de la possibilité pour un homme de prendre le congé parental de sa compagne sportive de haut niveau, afin que cette dernière puisse revenir à la compétition dans les meilleures conditions. Pour B. Sambague, la problème vient surtout des mentalités qui doivent évoluer. Les sportives de haut niveau ne prendront pas le « risque » d’être enceintes tant qu’elles ne seront pas protégées par un cadre juridique. Pour cela, il faudrait que davantage de femmes occupent des postes décisionnaires dans les institutions, ce qui n’est malheureusement pas le cas aujourd’hui. Toutefois, est-ce que les sponsors peuvent prendre le relais sur l’État pour protéger les sportives de haut niveau ? L’exemple de M. Ewanjée-Épée, qui a signé un contrat de sponsoring avec la marque Prénatal lors de sa première grossesse, montre que certaines marques ne rechignent pas à soutenir ces femmes. Aujourd’hui, avec la prépondérance des réseaux sociaux et l’intérêt croissant des marques de sport pour le marché de la femme, on peut se demander pourquoi le privé ne prend pas davantage le dessus sur le public. Au contraire, pour M. Ewanjée-Épée, l’État doit combler ce vide juridique car toutes les athlètes n’ont pas la chance d’avoir un sponsor. On peut également s’interroger sur les politiques mises en places en matière de sport féminin, et l’opportunité pour l’État d’être un moteur en entrainant les entreprises privées dans son sillage pour développer celui-ci.

Les combats sont donc nombreux, et certaines solutions ont déjà été mises en place. C’est notamment le cas à l’INSEP, qui a mis en place une crèche pour ses athlètes. Le problème, c’est que les enfants ne peuvent y entrer qu’à partir de 2 ans ; avant, c’est souvent le système D (nourrices, familles) qui s’impose pour faire garder les bambins pendant les longues heures d’entrainement. Le chemin est encore long. Comment expliquer alors que le cadre juridique et l’écosystème du sport ne suivent pas l’évolution des mentalités en matière de droit des femmes ? Pour l’ensemble de nos intervenants, les sportives d’envergure doivent davantage monter au créneau, ce qui reste malgré tout compliqué, par crainte des étiquettes. De plus, l’objectif majeur du sportif homme ou femme reste la compétition telle que les Jeux Olympiques, et très souvent, la fatigue des entraînements laisse peu de place au combat pour plus de droits.

À la veille de la journée internationale du sport féminin, cette 4ème édition des Rencontres SMS a mis en lumière de nombreuses questions, qui sont véritablement dans l’ère du temps. Gageons que le développement du sport féminin entamée depuis les dernières années aura une influence positive sur les mentalités et la question de la maternité pour les sportives de haut niveau. Les sportives peuvent d’ailleurs compter sur des porte-drapeaux d’envergure internationale, tel que Megan Rapinoe ou Alysson Felix, pour faire bouger les lignes à l’avenir.

Alexandre Duguy-Loi

conférence sportive