Interview croisée David Mignot (Directeur Académique) - Michael Tapiro (Fondateur de l'école)

Soumis le lun 04/05/2020 - 11:01

La planète sport qui cesse de tourner, est-ce une situation inédite ou déjà vue ? 

M.Tapiro : « C’est une situation complètement inédite. Mais aussi une problématique terriblement compliquée. Il faudra que tous les pays en aient fini avec le pic épidémique avant de pouvoir envisager une quelconque reprise. Il y a donc encore un gros point d’interrogation sur le redémarrage des activités. Prenons l’exemple du tournoi de Roland Garros qui doit se tenir en septembre, l’annulation du Mondial de l’Automobile à Paris en octobre me laisse de gros doutes quant à la possible tenue du tournoi."

 

D.Mignot : « Les annulations que nous vivons depuis le début de la crise sanitaire restent encore jamais vues à ce niveau. À part pour les deux guerres, je n’ai pas de souvenirs aussi inédits de ce qui nous arrivent en ce moment. Les Jeux Olympiques de Tokyo 2020 n’auront pas résistés au Covid-19… ! »

 

Le sport mondial est à l’arrêt. Les reports et annulations des évènements sportifs mondiaux sont-ils un réel coup dur économique pour les clubs, sportifs et organisateurs d’évènements ou un simple passage de turbulences ? 

D.Mignot : « C’est un véritable coup dur pour la planète sport. Les clubs de Première Ligue qui demandent à leurs stars de baisser de 30% leurs salaires, les clubs français qui font usage du dispositif d’activité partielle… Sans parler des services hospitalités des clubs, des spectateurs, des services associés aux matchday qui ne font plus recettes. C'est une perte lourde pour chacun que le championnat français ne reprenne pas. Les clubs vont devoir rembourser les prestations, leurs clients, des pertes qui pourraient avoir des conséquences pour la saison prochaine.

Du côté des organisateurs d’évènements, si certains ont la chance de pouvoir bénéficier d’assurances annulations, le plus inquiétant pourrait encore être à venir, dans l’après-confinement. Les Clubs et organisateurs d’événements auront-ils la possibilité d’organiser leurs compétitions ? Si oui, dans quelles conditions ? Rassembler 40.000 personnes pour le Marathon de Paris ou remplir un stade, autant de risque pour la santé de tous.

Sans parler du décalage d’une année des Jeux Olympiques qui va déréguler la géopolitique sportive tant au niveau des instances internationales, fédérales qu’une véritable désorganisation des calendriers sportifs.

Les élections des prochains Présidents de Fédérations nationales auront-elles lieux ? Comment les entraineurs vont-ils gérer cette nouvelle période d’entrainement ?

Les athlètes qui étaient qualifiés le seront-ils toujours ? De nombreux doutes vont apparaître, sans évoquer les possibles injustices liées à l’incertitudes des résultats et la forme du moment des athlètes. Mais c’est peut-être aussi une opportunité pour certaines équipes, ou athlètes, de pouvoir mieux se préparer et espérer, encore un peu plus, pouvoir accéder au grâle. Les turbulences que traversent actuellement certains clubs, sportifs et fédérations pourraient rapidement se transformer en tsunamis. »

 

M.Tapiro : « Le sport professionnel est profondément atteint et on observe une réelle inquiétude liée au modèle européen. C’est intéressant car cela met en lumière la fragilité et la précarité du système européen, qui vit largement au-dessus de ses moyens et où les clubs sont largement déficitaires.

On s’aperçoit que les systèmes de ligues fermées à l’américaine devraient eux beaucoup mieux s’en sortir. Les propriétaires des championnats ont une maîtrise incomparablement plus libre sur ces derniers dont la durée joue également à leur avantage (6 mois maximum). Les propriétaires sont des entrepreneurs d’entreprises franchisées et la fonction-objectif de chaque club est la maximisation du profit et non pas seulement celle de ses victoires sur le terrain. C’est un modèle économique où les clubs sont bénéficiaires, contrairement aux systèmes de ligues ouvertes à l’européenne, quel que soit le sport. »

Au delà des athlètes et des compétitions sportives, quelles répercussions pour l’ensemble des acteurs du secteur ?

D.Mignot : « L’ensemble des secteurs d’activités du sport sont à l’arrêt ou en activité très réduite. Surement les plus durement touchés, les médias TV, presse écrite ou radio qui n’ont plus de directs ou d’informations à diffuser. Les annonceurs qui investissaient dans le sport ne peuvent plus activer leurs stratégies, toucher les passionnés du sport. Sans parler des agences, organisateurs d’événements, freelances, et indépendants qui se retrouvent sans emplois.

Cependant, quelques acteurs paraissent moins touchés par la crise sanitaire. En confinement, les français recherchent une activité et celle du fitness parait la plus appropriée. Les applications de coaching, d’accompagnements personnelles ou de cyclisme sont en plein boom. Les petits appareils de musculation, les home-trainers ou encore le matériel de massage sont en rupture de stock chez certains distributeurs. »

 

M.Tapiro : « C’est une situation que l’on peut qualifier de catastrophique pour le monde du sport. C’est une perte sèche pour les organisateurs d’évènements, d’autant plus difficile pour ceux dont le chiffre d’affaires annuel repose sur un événement majeur. Je pense par exemple ici au tournoi de Roland Garros qui est le poumon du tennis français et représente près de 85% du budget de la Fédération Française de Tennis.

J’ai par ailleurs du mal à croire à une reprise du jour au lendemain et à imaginer les français se ruer dans les stades dès la réouverture de ces derniers. Il faut donc s’attendre à une reprise lente, avec des évènements qui auront probablement une autre teneur qu’avant la crise.

Nous risquons également d’assister à une véritable redistribution des cartes du côté du sponsoring. Les annonceurs se retrouvent eux aussi confrontés à de réelles problématiques : doivent-ils relancer ou clôturer un cycle d’investissement suite à l’annulation ou le report d’une compétition ? Doivent-ils se réengager, et, si oui, sont-ils en capacité de le faire ? De la situation actuelle naitra inéluctablement de nouvelles opportunités pour certains, avec des tickets d’entrées qui pourraient par exemple être revus à la baisse. »

 

Selon vous quels sont/seront les conséquences de cette crise sur l’emploi dans le secteur sportif ? 

D.Mignot : « De nombreux secteurs font appel à des agences très spécialisées, des indépendants spécialisés dans un domaine précis ou des freelances. Cette crise va rabattre les cartes mais va surtout mettre en difficultés des acteurs qui étaient déjà justes financièrement.

La difficulté, palier aux besoins de personnels dès la reprise avec le décalage de nombreux événements, permettra t elle d’organiser sereinement les prochaines échéances ?

Stages décalés, annulés ou tout simplement en recherche, les étudiants sont aussi sévèrement touchés par cette crise. Les organisateurs auront besoin de personnes qualifiés pour assurer leurs événements mais pourront-ils faire face aux financements de ce personnel ?

 

M.Tapiro : « Cette crise est une opportunité pour le secteur du numérique où les opportunités devraient continuer à se multiplier. Contraints et forcés, cela devrait accélérer encore la mise en place des stratégies on-line des différents acteurs du sport.

Du côté sportif il y a fort à parier que les prochains contrats sportifs seront revus à la baisse. Sur l’ensemble de l’économie, nous devrions également assister à une baisse du price value de l’ensemble du secteur (avec par exemple une baisse du prix de vente de l’ensemble des billets pour les évènements.) »

 

De cette crise le sport business peut-il voir naître de nouvelles opportunités et/ou une refonte de certains de ses modèles (J.O, ligues fermées…) ?  

D.Mignot : « Il y aura un avant et un après crise. Certains acteurs, comme les organisateurs d’événements, devront renforcer leur police d’assurance.

Cette crise va contribuer aux développements des activités digitales comme les applications de coaching, de suivi d’entrainement (running, cyclisme), mais également la nutrition et la télémédecine.

Malheureusement, cette crise va affaiblir les marques et les annonceurs qui investissaient ou souhaitaient investir dans le sport. Les budgets des actions / activations marketing et communication vont surement être revus à la baisse ou tout simplement gelés. Dans ce contexte, comment Paris 2024 va-t-il réussir à trouver 1 milliard de recette marketing en 3 ans ?

Cette crise pourrait aussi avoir du bon. Les clubs professionnels vont devoir baisser leurs masses salariales, proposer de nouveaux modes d’entrainements ou tout simplement repenser leurs modèles économiques avec une possible baisse des droits TV.

Aurons-nous, dans une moindre mesure, une stagnation des investissements médias ou marketing, des montants de transferts astronomiques des joueurs ou encore une prise de conscience des Fédérations pour instaurer des ligues fermées afin de respecter l’équité sportive et économique des clubs ? Espérons que les dirigeants du sport verront dans ce confinement une opportunité plutôt qu’un repli sur eux-mêmes pour tenter de conserver les acquis. »

 

M.Tapiro : « Cette crise serait la grande et bonne occasion de réformer les compétitions sportives, même si je doute que cela se fasse. La question d’un passage à un modèle économique vertueux du sport collectif basé sur un système de ligues fermées nécessiterait de revoir l’ensemble du modèle économique et organisationnel du sport actuel. La refonte du modèle devrait s’opérer à l’échelle européenne, ce qui m’apparaît impossible compte tenu des nombreuses divergences d’intérêts entre les différents pays. Des différences d’ordre politiques, stratégiques, diplomatiques et géopolitiques qui vont, hélas, bien au-delà du sport. »

 

Comment se concrétisent les répercussions de cette crise sanitaire et du secteur sportif au sein de la Sports Management School ? 

M.Tapiro : « Première école pure player dédiée au sport business, nous avons la chance d’avoir été avant-gardistes sur les possibilités offertes par la formation on-line. Nous proposions déjà plusieurs formations par ce biais avant le début de la crise, ce mode d’apprentissage était donc déjà dans notre ADN, et nous disposions des « outils » nécessaires. En ce sens, nous avons saisi l’opportunité du confinement pour optimiser notre stratégie sur ces formations, notamment en appliquant tous nos programmes à cette forme pédagogique. Cela nous a permis d’accélérer notre développement sur ce créneau et devrait nous donner une place stratégique certaine parmi les écoles qui proposent ce mode de formation. »

 

D.Mignot : « Nos étudiants restent toujours passionnés par le sport ! Ils s’intéressent bien évidemment eux aussi conséquences de cette crise.

Pendant cette période, je crois que le plus difficile, ce ne sont pas les répercussions du secteur du sport business, mais celles du secteur de l’éducation.

Même si nous avons une meilleure vision du passage du bac 2020, les étudiants et surtout les parents restent inquiets pour le passage aux études universitaires. Ils restent surtout attentifs aux chiffres de l’employabilité dans ce secteur et aux possibilités d’insertions offertes aux étudiants.

Avec plus de 70 partenariats comme avec ASO, le Coq Sportifs, Le Racing 92, RMC Sport ou encore la Ligue Ile de France de Triathlon, l’école poursuivra sa mission première en proposant des offres de stages et autres actions professionnelles à nos étudiants.

 

Comment s’organise l’école dans la gestion de cette crise sans précédent ? 

M.Tapiro : « L’ensemble de l’équipe pédagogique de l’école a été mobilisée et briefé la veille du début du confinement. D’un point de vu technique nous avons réussi à nous adapter aux contraintes actuelles sans trop de difficultés puisque nous disposions déjà des outils nécessaires. Tout en travaillant dans l’urgence nous avons su anticiper les bugs potentiels. Aucune « casse » n’est à déplorer à ce jour et nos étudiants semblent eux aussi s’être bien adaptés puisque nous n’avons eu aucun retour négatif. La Sports Management School a d’ailleurs fait office de méta-modèle pour l’ensemble du groupe Planeta ! »

 

D.Mignot : « Toute l’équipe était présente à l’école le lundi 16 mars pour s’organiser. Nous avons réorganisé l’équipe pédagogique en 4 segments : la préparation et gestion de la plateforme technique des cours en online, la gestion des professeurs, la gestion des étudiants et la gestion des activités dites professionnelles.

Avec cette répartition, nous avons réussi à nous concentrer sur les points essentiels et importants dans la transformation online des cours en présentiels.

Un premier cours test a été organisé dès le lundi 16 mars après-midi avec nos bachelors 3. Nous avons pu appréhender quelques problématiques comme les temps de cours, les contraintes techniques audio et vidéo en grand nombre, l’enregistrement des cours ou tout simplement la vie et l’animation de la classe virtuelle.

Avec le lancement des cours en online, nous avions une connaissance de la plateforme en petit groupe mais des craintes dans son utilisation en grand groupe (plus de 50 étudiants connectés au même moment) étaient présentes. C’est ce que nous souhaitions vérifier avec ce test.

Après celui-ci, nous avons pu mettre à jour nos guides pratique à destination des étudiants, des professeurs, et organiser de sessions de formations pour les intervenants.

Mais nous avons surtout adapté notre temps de formation en 45 minutes, apporté les bonnes pratiques à nos professeurs et surtout nous avons pu nous préparer techniquement.

En 3 jours, nous avions transformé notre programme présentiel en programme online. Les étudiants de MBA n’ont perdu aucuns cours. Ils ont repris le chemin de l’école, plutôt celui de leur ordinateur / tablette, le jeudi 19 mars. Plus de 42 sessions de cours ont eu lieu cette journée sans véritables incidents. Pour les bachelors, les cours ont tous repris le lundi 23 mars.

Nous avons adapté la forme des partiels en les passant en contrôles continus avec des oraux qui se passent en visioconférence.

La mission étude de marché, lancé le jeudi 2 avril pour les bachelors 1, a été transformé en battle entre les groupes.

Les sujets d’habitudes donnés par les partenaires de l’école ont eux aussi été revus.

C’est un sujet commun qui va préparer les étudiants à l’organisation de la SMS E Sport Cup 2021.

Toutes nos connaissances et documents ont ensuite été partagés avec les autres écoles du groupe.

 

Quelles sont les répercussions pour vos élèves alternants ou en stage dans des organisations sportives ?  

D.Mignot : « C’est le point le plus sensible pour nous dans la période que nous traversons actuellement. Le stage faisant parti intégrante du cursus, il peut être déterminant pour l’obtention de l’année. Pour tenter de répondre aux interrogations et attentes des étudiants, nous avons réalisé un questionnaire diffusé aux étudiants afin d‘avoir une vision la plus fine possible des répercussions pour eux.

Pour les plus chanceux, les étudiants en stage poursuivent leur apprentissage professionnel en télétravail. Pour certains, le début du stage a été décalé. Mais pour d’autres, comme les bachelors 1 qui devaient commencer leurs stages en mai, c’est beaucoup plus difficile. Nous avons décalé la fin du stage à fin aout en espérant qu’ils trouvent.

Nous sommes très attentifs à cette situation d’apprentissage professionnel. A la Sports Management School, c’est en cumulée, une année en bachelor ou en MBA que nos étudiants réalisent en stage, contrat pro ou apprentissage. »

 

M.Tapiro : « La plupart de nos étudiants ont dû arrêter leurs stages et alternances. Le cas de force majeur dans lequel nous nous trouvons actuellement nous conduira à regarder au cas par cas les possibilités pour chacun d’entre eux. »

 

Pour conclure, le coronavirus aura t-il raison du sport business ?

D.Mignot : « Le propre du sportif, c’est de savoir analyser une défaite mais aussi une victoire pour rebondir ou amplifier sa quête de succès. Le sport business saura rebondir après cette crise. Nous verrons surement apparaitre une nouvelle amplification du digital, une meilleure maitrise des budgets et des investissements, une adaptation et une régulation de la politique sportive mondiale.

Mais ce que j’espère avant tout, c’est que l’on conservera ce qui fait les valeurs du sport : le courage, l’entraide et le partage. »

 

M.Tapiro : « Nous pouvons imaginer que le coronavirus aura raison du sport business tel qu’il était avant le début de la crise. Les enjeux sociétaux apparaissent d’autant plus importants aujourd’hui et on peut imaginer qu’ils seront, à terme, davantage mêlés aux enjeux sportifs. Les grands évènements sportifs n’auront probablement plus le même aura que par le passé. Si on prend l’exemple des Jeux Olympiques, je ne serais pas surpris de voir que de nouveaux enjeux, sociaux, solidaires et sanitaires pourraient prendre le pas sur les enjeux sportifs. Dès lors on peut imaginer, après la crise, d’autres jeux avec d’autres enjeux qui prendront le pas sur le sportif. Les Jeux Olympiques de demain ne seront, à mon avis, pas uniquement concentré sur le sport : ils tendront davantage à un mélange entre compétition sportive et exposition universelle. Une vision holistique, réaliste mais néanmoins optimiste. »