Médiapro et le football français : et maintenant ?

Médiapro et le football français : et maintenant ?

Pierre Rondeau

La crise a duré 3 mois, d’octobre à décembre, et risque de perdurer pendant encore longtemps. La Ligue de Football Professionnel française a officiellement rompu son contrat avec le diffuseur Médiapro mais rien n’est encore réglé. Se dirige-t-on vers une chute systémique et une faillite généralisée ?

C’est au tout début du mois de décembre, le vendredi 4, que l’information a été dévoilée. Le tribunal de commerce de Nanterre, après 3 mois de conciliation, a trouvé un échappatoire dans le litige opposant la LFP au diffuseur Médiapro. Ce dernier avait suspendu ces versements depuis octobre et refusait d’honorer son contrat de 830 millions euros en faveur du football français, estimant que le produit Ligue 1 et Ligue 2 avait perdu de sa superbe, entre la crise de la covid19 et la multiplication des huis-clos sans ambiance. Quant à la Ligue, son président Vincent Labrune refusait toute négociation et voulait aller au clash avec l’entreprise sino-espagnole. 

L’affaire a finalement été réglée, le contrat a été rompu et Médiapro a accepté de verser, en deux fois, 100 millions d’euros à la LFP, pour tout dédommagement, garantissant ainsi le maintien de la diffusion du championnat de France, au moins jusqu’au 31 janvier et promettant une absence de procédure judicaire. C’était le minimum pour la Ligue, qui se retrouvait totalement nue, sans contrat, sans ressource et avec des prêts garantis d’Etat à rembourser dès 2022. 

UNE ACCUMULATION DE HANDICAPS

La catastrophe est latente. Pour résumer, la LFP et ses membres, les 40 clubs professionnels français, bien qu’ils conservent un diffuseur, gratuitement, en attente d’en trouver un meilleur et solvable, ne perçoivent pas la moindre somme en droits TV, n’ont plus aucune ressource billetterie, souffrent de la crise économique provoquée par l’épidémie de coronavirus et vont voir leurs recettes de trading altérées par le Brexit Britannique, officialisée le 1er janvier dernier. 

Et aucun rebond à l’horizon. Côté pandémie, les huis-clos devraient se maintenir, au moins jusqu’au mois de mars, selon les dires du ministre de l’Education et des Sports, Jean-Michel Blanquer, alors que certains parlent d’une saison intégralement sans supporters. Economiquement, c’est la faillite, les sponsors ne se bousculent plus au portillon et réfléchissent très sérieusement, d’après une étude du syndicat Sports & Cycle, à se retirer du marché sportif. 

Enfin, du côté des droits TV, nous sommes à des années lumières de la bamboche de 2018. Le milliard est très loin. Pour l’instant, la LFP ne touche que les 330 millions d’euros payés par Bein Sport – et revendu en sous-licence à Canal+ - et les 70 millions d’euros versés par Free pour la diffusion sur smartphone. Rajoutons aussi les 100 millions de dédommagement de Médiapro, soit 500 millions d’euros, moitié moins de ce que les clubs pensaient toucher cette saison. Tous les plans d’investissement, les dépenses et les choix sportifs sont remis en cause. Prenez des clubs comme Lens ou Lorient qui ont plus que dépensé au dernier mercato estival, avec des balances commerciales déficitaires à plus de 20 millions d’euros. Ces derniers estimaient pouvoir compter sur les pharamineux droits TV promis et négociés depuis 2018 et s’étaient autorisés à décaisser plus que raison. Mais maintenant, comment vont-ils faire face à leurs créanciers ? Et ces cas particuliers sont malheureusement très nombreux. 

IL FAUT RAPIDEMENT TROUVER DES SOLUTIONS

Si les dirigeants espéraient remonter la pente avec une nouvelle cession de droits négociée à plus de 800 millions d’euros, il semblerait que Canal+, vu comme le grand et le seul sauveur du foot, ne soit pas prêt à mettre plus de 690 millions d’euros, dont une partie, 100 millions, conditionnée aux résultats financiers. Soit une chute de 40% et ce pendant 4 ans.  

La faillite est au bord du chemin, est toute proche et il va falloir trouver des solutions afin d’éviter que le football n’explose. Une réunion doit avoir lieu entre des représentants de l’UNFP, le syndicat des joueurs, et des présidents de club pour mettre en place une baisse provisoire mais générale des salaires, d’au moins 30%. Mais serait-ce suffisant ?  

Au-delà des salaires, c’est tout le modèle économique du football qu’il faut revoir, sortir de la télédépendance, soutenir les collaborations locales et pérennes, favoriser la formation et la jeunesse, dégager des recettes alternatives et durables, constituer des fonds propres et passer d’une logique de solvabilité à une logique de rentabilité. Si rien n’est fait, les dirigeants auront beau voter des baisses progressives de salaire, le mal restera présent et le football français ne pourra pas bouger, ne pourra pas avancer et se révolutionner. 

Profitons aussi de la crise pour impulser le vent du changement et se tourner vers un paradigme durable et inclusif, économiquement viable et stable. C’est le minimum que l’on puisse espérer. 

Pierre Rondeau

Pierre Rondeau
Pierre Rondeau
Economiste du sport - Journaliste - Co-directeur de l'Observatoire Sport et Société Jean Jaurès

Pierre Rondeau est professeur d'économie à la Sports Management School, spécialiste en économie du sport et en économie du football. Il est également co-directeur de l'Observatoire du Sport à la Fondation Jean Jaurès et chroniqueur pour So Foot & L'Equipe.

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